Directeur de l’observatoire du Qatar (http://www.observatoire-qatar.com), Nabil Ennasri est reconnu comme étant l’un des meilleurs spécialistes de ce pays du Golfe. Pour 2022mag.com, le chercheur en géopolitique analyse les conséquences du blocus décidé par les pays voisins de Doha sur la diplomatie sportive de l’Etat gazier.  

Monsieur Nabil Ennasri, vous avez relayé une information selon laquelle plusieurs Etats, qui ont mis au ban le Qatar dans cette crise dite « du Golfe », ont fait pression sur la FIFA pour qu’elle retire aux Qataris l’organisation de la coupe du monde 2022. De quelle manière ont-ils agi?`

Il faut d’abord mentionner que cette démarche de mise au ban s’inscrit dans le cadre plus large de la lutte d’influence qui se joue au sein de la région du Golfe. Déterminés à faire plier le Qatar, les pays du blocus (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Bahrein et Egypte) ont mobilisé tout un ensemble de leviers pour contraindre Doha à une reddition. En plus de l’embargo drastique sur les produits, l’interdiction de diffuser les chaînes qataries sur leur sol ou l’accusation de soutien du Qatar au terrorisme dans les enceintes internationales, ces pays ont souhaité faire pression sur la FIFA pour retirer au Qatar l’un des succès les plus retentissants de sa « diplomatie sportive ». Concrètement, ces pays ont ainsi mobilisé leurs réseaux pour se rendre à Zurich au siège de l’organisation afin de répandre l’idée selon laquelle le Qatar aurait fait preuve de corruption pour « s’acheter » l’organisation de la Coupe du monde. Salman al-Ansari, l’un des responsables du puissant lobby pro-saoudien à Washington s’est par exemple enorgueilli de s’être rendu en Suisse à cette fin ((https://twitter.com/Salansar1/status/878180854278828032).

La maquette du stade d'Al Rayyan (Mondial 2022)

La maquette du stade d’Al Rayyan (Mondial 2022)

 Mardi dernier a eu lieu le symposium de la confédération africaine de football à Skhirat (Maroc) en présence de Gianni Infantino, le président de la FIFA et de Nasser el Khelaifi, le représentant de BeIn Sport. Comment analysez ce déplacement du Qatari? Contrepied à l’offensive des pays du blocus? Ou volonté de mettre la pression sur la FIFA?

 Je dirais qu’il a tout simplement dû recevoir une invitation et qu’il s’y est rendu. Patron de BeIN Media Group et président de l’un des clubs de football les plus réputés de la planète, sa présence, tout comme celle des grands décideurs du foot mondial, était souhaitée. D’autant que le continent africain constitue l’un des grands « marchés » émergents en matière de développement du sport.

Le Qatar s’est adapté à l’embargo

 L’embargo entre le Qatar et ses voisins dure depuis près de deux mois. Cela impacte-t-il l’avancée des travaux liés à l’organisation de la coupe du monde?

 Cela a impacté dans un premier temps les travaux, entrainant un retard de livraisons de matériel, mais les entreprises opérant au Qatar se sont rapidement adaptées à la nouvelle donne en empruntant des routes de contournement. Puisque la frontière terrestre (la seule que le Qatar possède) est aujourd’hui fermée par l’Arabie Saoudite, les acteurs industriels se tournent désormais vers l’aérien et le fret maritime pour maintenir une cadence normale dans la suite de leurs chantiers. Le grand port commercial Hamad située à Umm al-Houl au sud de Doha, qui a été inauguré l’an dernier, est ainsi aujourd’hui fortement mis à contribution.

Cette crise se double d’une autre crise économique qui frappe le pays depuis que les prix du gaz et du pétrole ont été divisés par deux. Qu’en est-il des investissements arrêtés depuis l’obtention du mondial 2022?

 Ils ont même été divisés par trois si on prend leur niveau le plus haut (près de 150 dollars) au plus fort du pic pétrolier de la fin des années 2000. Cette nouvelle situation du marché pétrolier a fortement impacté le climat des affaires dans les pays du Golfe et entrainé de sévères coupes budgétaires dans les pays du CCG (Conseil de coopération du Golfe). Ces derniers ont même été obligés de revenir sur certains « privilèges » accordés à leurs citoyens qui se sont vus infliger des mesures d’austérité telles que l’augmentation des tarifs de l’eau, l’électricité ou une baisse des salaires. Cependant, l’effet a été différent selon les pays. Si l’Arabie saoudite a pris les mesures les plus dures, le Qatar n’a fait qu’augmenter le prix de l’essence (déjà très bas) et envisage à l’instar de ses voisins l’introduction d’une faible TVA prochainement. Pour ce qui est du budget de la Coupe du monde, celui-ci a été divisé par deux. De grands chantiers ont été revus à la baisse, certains projets jugés superficiels ont été abandonnés et une incitation gouvernementale à réguler les dépenses a été décrétée depuis plus de deux ans.

 Neymar pour booster la marque mondiale PSG

Neymar pour booster la marque mondiale PSG

Le PSG revêt un caractère stratégique pour le Qatar

Le pays est propriétaire du PSG qui est sa vitrine sportive à l’international. Son président Khelaifi est-il assuré de disposer de budgets, sur les prochaines années, susceptibles de bâtir une équipe compétitive pour gagner la Ligue des champions?

 L’affaire Neymar et le « forcing » du Paris SG à s’offrir les services de la star brésilienne à prix d’or montre que l’investissement du Qatar dans la formation parisienne ne fait pas partie des sujets soumis à la retenue financière. On peut en effet affirmer que compte tenu de l’importance de disposer d’une vitrine sportive mondialement reconnue dans l’optique du Mondial 2022, le Qatar va poursuivre sa dynamique de reconnaissance dans les prochaines années. Le rendez-vous de 2022 est très important aux yeux des autorités et dans ce cadre, ils souhaitent ardemment disposer d’une légitimité footballistique que leur offrirait, par exemple, un succès en Ligue des Champions. Or, pour soulever la « Coupe aux grandes oreilles », le PSG a besoin d’un effectif plus musclé et Neymar (en plus d’Alexis Sanchez) entrerait pleinement dans ce dispositif.

Paris SG

Paris SG

 Agnès Levallois, spécialiste du monde arabe, en parlant du Qatar dit que cet Etat s’est acheté des assurances vie à l’étranger pour faire contrepoids à ses puissants voisins. On peut donc rassurer les supporters du PSG en affirmant que le Prince Tamim  Ben Hamad El-Thani ne lâchera pas de si tôt le club de la capitale française?

Comme je viens de l’expliquer, le PSG revêt un caractère stratégique pour les plus hautes autorités du Qatar. Rappelons que le sport est vu à Doha comme une continuation de la géopolitique et qu’une partie du Soft power du pays dépend des résultats de la formation parisienne. Que les supporters du PSG se rassurent donc car, à moins d’un événement exceptionnellement dramatique, leur club de cœur continuera à bénéficier de toutes les attentions de l’exécutif qatari.

Propos recueillis par Nasser Mabrouk