Après de longs mois durant lesquels la Fédération Internationale Football Association (FIFA) a été prise sous un intense feu médiatique l’accusant de corruption et de malversation en tous genres, le jour J de l’élection, pour les quatre prochaines années, du président de l’association sportive la plus puissante au monde – un trésor de guerre estimé à 1,4 milliards de dollars et 300 millions de pratiquants- est arrivé, et ce malgré la demande de report formulée devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) par le Prince Ali, candidat, par ailleurs, à la fonction suprême.

C’est à Zurich dans le cadre du congrès exécutif extraordinaire de la FIFA, ce vendredi midi, que les 207 fédérations, sur 209, – l’Indonésie et le Koweit ayant été suspendus – voteront la réforme pour une meilleure gouvernance (le renforcement des enquêtes d’habilitation pour les membres du Comité Exécutif, l’introduction d’une limitation du nombre de mandats, la publication des rémunérations...) et éliront le successeur d’Issa Hayatou, président intérimaire suite à la démission forcée de Sepp Blatter en juin dernier.

Le Suisse qui a fréquenté l’instance faîtière du football mondial pendant 40 ans, dont 17 ans en tant que président, a dû renoncer à son cinquième mandat. Soupçonné d’être le premier responsable d’un système opaque d’attribution des coupes du monde 2018 et 2022, respectivement à la Russie et au Qatar, le natif de Viège a, dans un premier temps, été suspendu provisoirement par la commission d’éthique de la FIFA, en octobre 2015, durant 90 jours. Mais en décembre dernier, l’appel devant le comité d’éthique aggrava la sentence en frappant le Suisse d’ une interdiction de mandat pendant huit ans, sanction qui a finalement été ramenée à six ans par la commission des recours depuis mercredi. Dans les colonnes du journal l’Equipe, celui qui fêtera ses quatre-vingt hivers en mars prochain a été on ne peut plus clair sur les commanditaires de sa chute : « Si on avait voté comme prévu pour les Etats-Unis, les Américains n’auraient pas eu de raisons d’attaquer la FIFA, puisqu’ils auraient eu leur Coupe du monde. Et moi, j’aurais fini mes quatre dernières années de mandat tranquillement ». Une liberté de ton qui laisse clairement entendre que le choix du Qatar, pays en voie de développement dans l’univers du sport, n’a toujours pas été admis.

Gianni Infantino

Gianni Infantino

 Cette élection du neuvième président de l’histoire de la FIFA est donc attendue comme celle qui doit remettre à plat un système occulte qui dégrade l’image du sport le plus populaire de la planète. Tous les amoureux du ballon rond militent à ce sujet pour un renouvellement des hommes et des pratiques. Débarrassé des deux poids lourds du football mondial, Sepp Blatter et Michel Platini – le Français a été suspendu six ans de toutes fonctions électives suite au salaire de 1,8 millions d’euros, reçu a postériori et sans contrat de travail, pour sa fonction de conseiller de Blatter entre 1999 et 2002- le scrutin du 26 février se jouera entre véritables novices, à ce niveau de responsabilité.

Cinq candidats, dont les dossiers ont été validés par la commission électorale ad-hoc, se présenteront sur la ligne de départ, avec toutefois des chances inégales de victoire : Le Prince Ali (Jordanie), Jérome Champagne (France), Gianni Infantino (Suisse), Cheikh Salman (Bahrein) Tokyo Sexwale (Afrique du Sud). Chacun disposera de quinze minutes pour exposer son programme et tenter de convaincre les membres du congrès. Parmi les prétendants à la fonction suprême, le Cheikh Salman et Gianni Infantino semblent pourtant partir avec les faveurs des pronostics. Le Bahreini pourrait même avoir une longueur d’avance sur son adversaire européen si l’on se fie au nombre de votes acquis à sa personne.

A la tête de l’importante confédération asiatique de football (l’AFC compte 46 membres), le natif de Bahrein peut officiellement s’appuyer sur le soutien de l’Afrique (54 fédérations), un continent qui a pour habitude de voter en bloc. Le cumul des deux entités lui offrirait un total maximal de 100 votants. Un résultat insuffisant numériquement pour être élu au premier tour, deux-tiers des suffrages des membres présents et ayant droit de vote sont nécessaires pour passer, mais qui conforterait ses chances de l’emporter au final puisque une majorité simple de 50% suffit pour les autres tours. Gianni Infantino se présentera quant à lui sous la bannière de la confédération la plus riche et la plus puissante : l’UEFA. Un Etat dans l’Etat regroupant 53 fédérations et qui constitue le poumon économique du football professionnel. Le Suisse peut espérer emporter l’indécision de la CONCACAF (en Amérique du Nord, Centrale et Caraibes), et de ses 35 délégués, pour supplanter le Bahreini.

Prince Ali et Champagne, empêcheurs de tourner en rond

Prince Al Bin Al Hussein

Prince Al Bin Al Hussein

Etre favoris ne signifient pas pour autant que le ciel est dégagé. Loin de là. Les deux prétendants devront aussi lutter contre un certain nombre de handicaps. Le représentant du Bahrein est ainsi accusé d’atteinte aux droits humains, par certaines ONG, dans les soulèvements démocratiques qui ont eu lieu dans son pays en 2011. Homme lige de Michel Platini, Gianni Infantino, apparait pour sa part comme un haut fonctionnaire de l’administration UEFA. Une confédération souvent présentée comme peu solidaire avec le reste du monde. En ce qui concerne les autres postulants, les chances de succès sont quasi inexistantes. Le Prince Ali s’affiche clairement comme l’empêcheur de tourner en rond. On se souvient qu’il avait connu son quart d’heure de célébrité en défiant Sepp Blatter lors de l’élection de mai dernier. Le Jordanien avait réussi l’exploit de recueillir, au premier tour, un honorable score de 73 votants. Réaliste, il jeta l’éponge par la suite. Depuis, le Prince est souvent apparu médiatiquement comme celui qui saisit les juridictions pour toutes sortes de contestations (l’ententes entre l’ AFC et la CAF, le demande de report du scrutin). De son coté, Tokyo Sexwale ne bénéficie pas de l’appui de son propre continent. L’homme d’affaires issu de l’industrie diamantifère, pour tenter d’exister, joue davantage sur la figure charismatique de feu Nelson Mandela dont il fût le compagnon de cellule que sur un projet convaincant. Enfin, Jérome Champagne apparait comme un électron libre au verbe haut mais qui connait bien les arcanes du mastodonte. Le Français fut le collaborateur de Sepp Blatter de 1999 à 2010. Apparaissant comme un proche de l’ancien président, et un ennemi déclaré de Michel Platini, il dispose de peu de soutien parmi les confédérations. Cette lucidité le pousse d’ailleurs à tirer la sonnette d’alarme d’une élection qu’il pense sous influence :« L’adversaire que je crains le plus, ce sont les gros intérêts, les pressions des confédérations. Une sorte de peur qui s’instaure entre les fédérations qui voudraient voter comme elles l’entendent mais qui sont soumises à beaucoup de pression politiques, des gouvernements, s’inquiétait le natif de Paris au micro de Sud Radio. « Je me réjouis que la FIFA ait interdit les téléphones cellulaires dans l’isoloir pour empêcher de photographier le bulletin de vote. Dans certaines régions les promesses qui sont faites sont soumises à l’envoi par emails et par téléphone de la photo du bulletin de vote correct».

Prévu en début d’après-midi, le scrutin – qui peut compter plusieurs tours – pourrait s’étirer jusqu’en soirée au regard des forces en présence et des retournement d’alliances possibles en pareil cas. Quel que soit le vainqueur, qui entrera immédiatement en fonction, la FIFA présentera à coup sûr un visage neuf sur le devant de la scène. S’il s’agit de Cheikh Salman ce serait une première pour les mondes arabe et asiatique. Cela préfigurerait alors les prémices d’un basculement géopolitique et sportif. Sera-ce pour autant suffisant pour nettoyer les écuries d’Augias? L’avenir et la justice nous le diront…

@Nasser Mabrouk

 Les candidats

Cheikh Salman Bin Ebrahim Al Khalifa: 50 ans, Vice-Président de la FIFA. Président de la confédération asiatique (AFC) . Mesure phare : faire du Président élu un dirigeant non-exécutif ( pas de gestion des affaires courantes)

 Gianni Infantino : 45 ans, Juriste, numéro 2 de l’UEFA. Mesure phare : passage du mondial à 40 équipes

 Prince Ali Bin Hussein : 39 ans, Ancien militaire, Vice-Président de la FIFA (2011-2015). Mesure phare : limitation à deux mandats de 4 ans

 Jérome Champagne : 57 ans, Ancien diplomate et secrétaire générale de la FIFA. Mesure phare : redonner la priorité aux équipes nationales

 Tokyo Sexwale : 62 ans, Homme d’affaires et politique, compagnon de Nelson Mandela. Mesure phare : mettre en place un comité des sages que le comité exécutif réunirait une fois par an

 Répartition du poids des confédérations :

  • CAF : 54 voix
  • UEFA : 53 voix
  • AFC : 46 voix
  • CONCACAF : 35 voix
  • OFC : 11 voix
  • CONMEBOL : 10 voix