Mektoub. C’était écrit, les Lions de l’Atlas devaient remporter chez eux la 16e édition de la Coupe d’Afrique des Nations. Le destin, pourtant, s’est chargé de contrarier cette suprême ambition. Retour en terre de nostalgie.

Au Maroc, en cette fin d’hiver 1988, tout ce que le royaume chérifien compte de passionnés de football frissonne au moindre écho concernant son équipe nationale. A partir du 13 mars et jusqu’au 27 du mois, le Maroc accueille « SA » CAN. Le stade Mohammed V de Casablanca (80 000 places) et Le stade Prince Moulay-Abdallah de Rabat (60 000 places) sont fin prêts pour la grande fête du football continental. Le fait que le Maroc abrite l’événement n’est pas anodin, ainsi que le proclame fièrement Driss Bamous, le président de la Fédération (FRMF) et ancien capitaine de la sélection au Mondial 1970, dans les colonnes du magazine Afrique Football N°2, daté de mars 1988 : « Nous sommes devenus l’équipe à battre sur le continent. Nos joueurs, après le Mondial 86, sont devenus les ambassadeurs de notre football en Europe. Certains ont pris leur retraite et il existe aussi un problème de cohésion avec les pros, mais ils ont l’avantage de très bien se connaître entre eux. » Après avoir organisé les Jeux Méditerranéens 1983 puis les Jeux Panarabes deux ans plus tard, le Maroc est candidat à la Coupe du monde 1994, et compte bien sur le tournoi pour marquer les esprits. Il est aussi devenu la première équipe africaine à atteindre les huitièmes de finale d’une Coupe du monde, lors du Mundial mexicain, seulement battu par la RFA (1-0), future finaliste. Les Lions de l’Atlas, dirigés par l’expérimenté Brésilien José « Mehdi » Faria – qu’assiste alors un jeune technicien, Jorvan Vieira, devenu entre temps un coach expérimenté dans le monde arabe- bénéficient de l’excellent travail opéré par les FAR de Rabat. Fin 1985, le club militaire a remporté la Coupe d’Afrique des clubs champions d’Afrique et ses meilleurs éléments constituent l’ossature de la sélection de 1986. Petit bémol cependant, ce Maroc-là a vécu début janvier 1988 une élimination qu’il n’envisageait même pas. Engagée au dernier tour éliminatoire des JO de Séoul, l’équipe a été battue 1-0 puis 3-2 à Rabat. Fin du rêve olympique pour les frères Merry, Moustapha et Abdelkrim « Krimau ». Cette sortie de route a également révélé des failles sur le plan tactique. Le fringant Maroc de l’été 1986 a vécu, et c’est un tout autre visage qu’il propose cette fois.

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Inspirés contre l’Algérie (1-0)…

En dépit de ce contretemps, et du fait d’un fracture avec les pros, qui n’ont pu se préparer avec les joueurs locaux, le Maroc croit fermement en ses chance, lui qui n’a remporté qu’un tournoi africain, la CAN 1976 qu’organisait l’Ethiopie… Les joueurs locaux ont été testés pendant des mois lors de tournois auquel le Maroc a pris part. Bref, on va rapidement savoir que cette équipe a dans le ventre, puisqu’elle dispute le traditionnel match d’ouverture, à Casablanca le 13 mars, face à un Zaïre emmené par ses attaquants Santos Muntubile et Eugène Kabongo, arrivé le jour même à 7 heures du matin après avoir joué en Coupe de France la veille. Les Lions de l’Atlas se présentent sans Dolmy, leur clé de voûte du milieu, ni Badou Zaki dans le but, remplacé par Azmi. Le match manque de rythme et le jeu heurté ne favorise pas le spectacle. Avant la pause, l’arbitre éthiopien Tesfaye siffle un penalty peu évident sur une main. Krimau transforme en deux temps (1-0, 42e). A l’heure de jeu, Khaïri, l’un des héros du Mundial 86, est expulsé. A dix, les locaux se recroquevillent, ce dont va profiter le Zaïre d’Otto Pfister. Lutonadio égalise en toute fin de rencontre (87e). Trois jours plus tard, la CAN s’offre un prometteur derby du Maghreb entre Fennecs d’Algérie et Lions de l’Atlas. Les Fennecs ont eux aussi fait nul (1-1) contre les Ivoiriens lors de la 1re journée. Pour ce sommet, le Maroc a récupéré son gardien vedette Badou Zaki. Il se lance à l’assaut d’une Algérie prudente, qui s’appuie sur une colonne vertébrale Megharia-Kaci Saïd-Belloumi-Menad. A la 28e, Kaci Saïd se blesse gravement (fracture du péroné) dans un choc avec le Ballon d’or africain 1985, le gaucher Mohamed Timoumi. Peu en verve contre le Zaïre, les offensifs Aziz Bouderbala et Mustapha el-Haddaoui se montrent un peu plus inspirés. C’est finalement le vétéran Krimau qui ouvre la marque (51e) sur un travail de l’excentré droit El-Gharef. La dernière demi-heure ressemble à une course poursuite, l’Algérie lançant le jeune Hakim Medane aux côtés de Menad pour chercher l’égalisation. En vain. Le 19 mars, le Maroc, nanti de 3 points, affronte la Côte d’Ivoire (2 points) qui a besoin d’une victoire pour passer. La jeune formation des Eléphants recèle de talents dans toutes ses lignes, du gardien Gouaméné à Serge-Alain Magui au milieu ou encore Abdoulaye Traoré, la perle offensive. Mehdi Faria a mis sur pied une stratégie de contre. Les meilleures occasions seront marocaines mais Alain Gouaméné (futur héros de la CAN 92) repousse tout. Les Ivoiriens a leur tour se lancent désespérément à l’assaut du but de Zaki. Crispés, les Marocains terminent les dernières minutes la peur au ventre de se faire éliminer. Car de l’autre côté l’Algérie a dominé le Zaïre (1-0). Le match nul (0-0) oblige la Confédération africaine à un tirage au sort entre Algérie et Ivoiriens, à égalité de points et de différence de buts. Ce sont finalement les Fennecs qui sortent du chapeau, à l’hôtel Kandara de Casablanca.

… les Lions de l’Atlas sont domptés par les Lions Indomptables

Côté marocain, le soulagement de se qualifier pour le dernier carré n’est pas atténué par le fait que l’équipe doit affronter le Cameroun de Claude Le Roy, vainqueur en 1984 et finaliste 1986. Quand débute la demi-finale à Casablanca, le 24 mars, tout le Maroc retient son souffle, d’autant que Timoumi n’est pas aligné en raison d’une contusion au pied gauche. Après cinq minutes pourtant, le libero Mouahid est victime d’un « coup de boule » camerounais et c’est le vieux Hcina qui entre en jeu. L’arbitre mauricien perd pied, et distribue les avertissements. Le match est tendu, les joueurs nerveux. En début de seconde période, Roger Milla s’enfonce dans la surface marocaine, coincé entre Biaz et Hcina. Il s’écroule. Penalty frappé par Louis-Paul Mfédé… repoussé par Zaki ! Pendant la demi-heure qui suit, le Maroc assiège le but de Joseph-Antoine Bell. Les Lions indomptables, solides, repoussent tout sans trembler. La délivrance viendra finalement des rangs camerounais. Le jeune Toulonnais Cyril Makanaky expédie des vingt mètres une frappe rasante qui trompe Zaki (79e). Le Maroc est KO, vaincu par une formation tactiquement et mentalement plus forte. La désillusion est à la hauteur des espérances d’un peuple, d’une fédération et surtout, d’une équipe préparée pour aller au moins en finale.

Il reste cependant à ces Lions de l’Atlas l’occasion de se racheter, pour le match de classement. Une médaille de bronze vaut toujours plus que rien du tout. Le sort offre de nouveau l’Algérie (battue en demie par le Nigeria) à des Marocains démobilisés. Faria lance d’ailleurs de nombreux réservistes comme Nader, Kiddi et Chamraoui. 10 000 supporters seulement se sont assis dans les travées du stade Mohamed V. Le spectacle sera de modeste qualité. Nacer Drid, le gardien algérien, fait bonne garde mais Nader est récompensé à la 66e : il ouvre la marque de la tête. Vingt minutes plus tard, « l’émir de Mascara », Lakhdar Belloumi, remet les pendules à l’heure, de la tête lui aussi (87e). Après une prolongation insipide, la séance des tirs au but sourit à l’Algérie (4-3). Le Maroc a bu le calice jusqu’à la lie. Krimau, vétéran de nombreuses campagnes, prend sa retraite internationale : « J’ai tout connu et vécu avec le Maroc, avec un temps fort exceptionnel, inoubliable, à la Coupe du monde au Mexique ». Le Maroc attendra la CAN 2004 pour rejouer une finale, qu’il perdra contre la Tunisie (2-1). Et en 2015, alors qu’il devait organiser la CAN, vingt-sept ans après, le pays renoncera finalement en raison de la crise sanitaire liée au virus Ebola, et sera remplacé par la Guinée Equatoriale…

 @Samir FARASHA