« Alain bonjour, vous êtes au Maroc en qualité de commentateur-analyste pour la CAF. Vous attendiez-vous à retrouver Maroc et Egypte dans le dernier carré, avec des Lions de l’Atlas en lice pour la finale ce samedi ?
Franchement, je ne suis absolument pas surpris par le parcours du Maroc, une sélection qui a atteint les demies de la CdM 2022 au Qatar. Après la CAN en Côte d’Ivoire, je m’attendais à les retrouver dans le dernier carré chez eux.
Et même de remporter le titre suprême à la maison. Le pays a investi massivement dans le développement de ce sport. Quant à l’Egypte, j’émettais quelques réserves avant le tournoi en raison de leur style de jeu. Sans oublier une colonne vertébrale vieillissante.
Par ailleurs, leur star Mohamed Salah était en difficultés à Liverpool. Bref, cela me paraissait quelque peu compliqué pour eux. Ils m’ont vraiment surpris, il y a eu une montée en puissance et j’avoue qu’ils m’ont fait une forte impression contre la Côte d’Ivoire en quart.
Revenons si vous le voulez bien à ces Lions de l’Atlas, qui ont été très critiqués par l’opinion publique depuis le début de cette CAN…
Sportivement parlant, le Maroc a énormément de qualités, à commencer par ses joueurs. Et un bon entraîneur qui parfaitement le football en général. Regragui a dirigé des clubs marocains et gagné des compétitions avec le FUS et le Wydad.
Ce n’est pas un novice ! Il a largement contribué à former cette belle équipe. Par conséquent, ce n’est pas surprenant de les voir en finale de leur CAN. Mon seul bémol concerne la gestion des émotions. Les Marocains sont trop dans l’émotion, ça se désorganise parfois et ça s’énerve !
Que pensez-vous de la prestation de l’Algérie, qui s’est arrêtée brutalement en quart de finale face au Nigeria (0-2) ?
En termes de talent, c’est l’une des meilleures du continent ! Ils ont la créativité, il y a beaucoup de jeunes à fort potentiel, Amoura, Maza, qui m’ont vraiment impressionné.
Le gardien de but Luca Zidane aussi. Même si sa carrière n’a pas décollé en Europe, il a relevé le défi haut la main en sélection. Par rapport à Petkovic, je n’ai pas trouvé de concordance entre le style proposé et les joueurs à disposition.
Il a une sensibilité plus défensive, et l’Algérie traditionnellement joue avec feeling, technicité, en possession, avec un zeste de technicité. Je crois aussi qu’Amine Gouiri leur a beaucoup manqué dans cette CAN. L’Algérie n’avait pas de tueur devant.
Mahrez ? Il avait beaucoup de poids sur les épaules. Il était très attendu et a réalisé un début de CAN de qualité. Mais il me semble qu’il a été rapidement émoussé par l’enchaînement des matchs. Il n’a plus ses jambes de 20 ans.
Bien évidemment, il a apporté en leadership, touche technique. Cette équipe d’Algérie a été piquée dans son orgueil par la sortie prématurée en quart. Ce sont des joueurs de caractère ! A eux de se remobiliser.
Passons maintenant à la Tunisie, qui a été sortie en huitièmes, sans gloire, par le Mali aux tirs au but. Une élimination précoce et une prestation incolore qui ont valu au sélectionneur Sami Trabelsi d’être limogé immédiatement…
Ca fait un moment que les Aigles de Carthage n’occupent plus la place qui était la leur par le passé. L’équipe a plafonné en huitièmes. J’avoue ne pas arriver à la cerner, à la situer. En éliminatoires CAN ou CdM, c’est l’une des meilleures.
Elle est invincible chez elle. Du coup, je me pose énormément de questions. Comme le joueur Hannibal Mejbri qui a pointé du doigt les failles de sa sélection. Il a eu raison ! Que toutes les parties s’assoient pour diagnostiquer le fond du problème.
Sabri Lamouchi sera-t-il l’homme de la situation ? A la CdM, ce sera compliqué pour cette équipe. Ils doivent repartir sur une autre dynamique. Le nouveau coach va devoir faire un bon équilibre et trouver une équipe cohérente pour l’emmener là où elle devrait être.
Quel avis portez-vous sur le Soudan, cinquième nation arabe présente à la CAN, et qui a réussi à sortir de la phase de groupes en qualité de meilleur troisième, avec une victoire (1-0) contre la Guinée Equatoriale et un seul but marqué ?
Justement, je pense que ce match contre le Nzalang a été le meilleur pour les Crocodiles du Nil. Ils avaient bien joué collectivement, se montrant solidaires et disciplinés.
Le Soudan, c’est un pays de foot. Ils sont arrivés à se qualifier, ce doit être une vraie fierté et un vrai miracle lorsqu’on sait que la plupart jouent loin de leurs pays, en raison de la guerre là-bas.
Ils ne sont pas ridicules, ils ont tenu tête au Sénégal en huitièmes pendant 35 minutes et avaient même marqué les premiers, c’est d’ailleurs l’un des plus beaux buts de cette CAN. Ils sont arrivés avec des joueurs méconnus mais bons.
Si vous deviez donner votre onze de la CAN avant la finale, quel serait-il ?
Bounou (MAR) – Hakimi (MAR), Bensebaïni (ALG), Aguerd (MAR), Aït Nouri (ALG) – Boudaoui (ALG), Ounahi (MAR), Sassi (TUN) – Mahrez (ALG), El-Kaâbi (MAR), Brahim Diaz (MAR).
Evoquons maintenant les stades de cette CAN marocaine. Neuf en tout dans six villes. Qu’en avez-vous pensé ?
Je suis allé à Casa, Rabat, Tanger et Marrakech, mais je n’ai pas été sur les sites d’Agadir et de Fès. C’est un euphémisme que de dire que les stades sont superbes ! Ce sont des enceintes exceptionnelles avec des terrains qui donnent envie de jouer au foot !
Deux m’ont particulièrement marqué : le stade de Rabat (Moulay-Abdellah) où a évolué le Maroc, celui de la finale. Et puis celui de Tanger, Ibn Batouta, 75 000 places, où j’ai passé plusieurs semaines. Ils n’ont rien à envier aux plus beaux stades du monde.
Selon vous, où se situe la force du football marocain ?
Si l’on met de côté l’aspect financier, je crois que ce sont les supporters ! Ce sont des amoureux passionnés par leur foot. C’est ça qui explique notamment que les autorités ont autant investi.
Partout on joue dans le royaume, partout ça parle ballon. Ils aiment leur championnat, la Botola, et ils le suivent, ils adulent leurs joueurs locaux. D’où cette ferveur. Et puis, la matière première, les talents, se trouve à tous les coins de rue. Ca aide !
Vous avez évolué lors de la deuxième partie de votre carrière au Maroc, à la RS Berkane. Que vous reste-t-il de ce passage au club de l’Oriental ?
J’ai aimé jouer à la RSB ! C’est une ville de passionnés aussi, c’est aussi le club de foot du Président de la Fédération, Fouzi Lekjaâ. A mon arrivée, on a commencé à gagner les premiers titres. J’ai participé à ce développement-là et j’en suis très fier !
Justement, parlez-nous de votre ancien président, l’homme fort du football marocain et même, africain…
C’est un Monsieur très passionné. Il aime et vit pour le foot et sa ville de Berkane. Il a fait quand même connaître sa ville à travers le foot. C’est un visionnaire et un vrai bosseur.
On est bien évidemment restés en contact après mon départ de la Renaissance de Berkane. Le Maroc a vraiment de la chance de l’avoir ! Même s’il est pris par son agenda, on trouve toujours le temps pour échanger un petit message.
C’est un peu le papa de tous les footeux marocains et de son club. Et il prend toujours en considération ce qu’on lui dit.
Selon vous, la Botola marocaine va-t-elle pleinement profiter des infrastructures de cette CAN ?
Elles étaient en travaux auparavant, sinon la plupart des stades sont déjà utilisés. Avant leur réfection, les clubs y jouaient, comme à Rabat pour les FAR.
A Agadir, le Hassania y jouait aussi. Idem pour le KACM en D2 au stade de Marrakech. Je rappelle que de très nombreux pays africains évoluent régulièrement dans les stades du Maroc puisque leurs stades ne sont pas aux normes FIFA / CAF. Ca a été le cas pendant longtemps du Burkina Faso, mon pays.
Alain, on ne peut se quitter sans vous demander comme se passe votre expérience de consultant télé ici à la CAN…
Effectivement, c’est une expérience avec la CAF qui m’a beaucoup plu. J’ai joué la CAN en tant que joueur (finaliste 2013, 3e en 2017) et là en qualité d’analyste !
C’est quelque chose de très spécial pour moi. J’ai apprécié toutes ces rencontres, et j’en profite pour remercier la CAF de m’avoir sollicité. Ca m’a enchanté, alors j’espère que cela ne s’arrêtera pas à cette CAN-là ! »
Propos recueillis par @Frank Simon, à Casablanca
