Deuxième partie de l’entretien consacré à Adel Chedli, ambassadeur du CHAN et légende africaine. Le Tunisien évoque ici la Révolution de 2011, son passage au Maroc et sa fin de carrière.

« Adel, vous avez également vécu la Révolution de jasmin de janvier 2011. Racontez-nous les circonstances ?
On m’a insulté, qualifié de traitre ! C’était le CHAN. On nous a dit de partir, Santos, Ahmed Namouchi. le FC Zurich était en stage à Sousse et le président nous a pris dans son avion. Moi j’étais seul, ça tirait à deux mètres de chez moi, je sais qu’ils ont dit à un moment donné : « Chedli le traître, Khalid Chemmam le héros ». J’étais enfermé, dans une petite maison et je voyais les gars armés, les petits de dix ans cassaient tout, pillaient les maisons. Mes voisins du deuxième étage m’apportaient à manger. Je suis resté cloitré une semaine. J’ai eu peur de mourir. Je pensais à ma famille. Mon agent était ami avec le président de Zurich et ils m’ont fait sortir. Tout le monde savait pourtant que j’allais disputer le CHAN pour la Tunisie. On a fait un stage à Rabat, au Maroc, décidé en quelques secondes. Moi, j’ai laissé tout derrière moi, je suis rentré en France via la Tunisie. Puis Rabat.

C’est dans ce contexte très lourd moralement que vous avez rejoint le groupe…
C’était un groupe de jeunes joueurs, que je ne connais pas ou peu. Il y avait Msakni, Aymen Abdennour, Darragi. J’étais le grand frère, ils me respectaient. En plus, Sami Trabelsi le coach avait été mon coéquipier en 1996. C’est quelqu’un que je respecte. La chose la plus importante, on a joué pour le peuple tunisien, comme en 2004. Ce que les gens ne savent pas non plus, c’est que j’ai donné ma prime de victoire au peuple. Je ne suis pas là pour en tirer quoi que ce soit. J’habite dans un petit village, Menzel Kamel, près de Sousse. Il n’y a rien, c’est le Far West tunisien.

Après, vous êtes revenu jouer en Tunisie…


Des clubs m’ont sollicité après le CHAN, mais je suis revenu jouer à l’Etoile. J’en suis parti après une affaire en sélection nationale A. Il y avait eu des soucis avec certains joueurs. J’avais été la CAN au Gabon, en 2012. J’ai défendu le groupe à l’époque. J’avais dit que j’avais un souci avec l’entraîneur, ce n’était pas vrai. La vérité, c’est que certaines choses au sein du groupe me déplaisaient, je ne les cautionnais pas. J’ai causé avec des membres de la Fédération, et ils m’ont répondu que j’étais trop pro ! J’ai quitté l’équipe. C’est un épisode que je préfère oublier.

Adel Chedli

Adel Chedli

Vous avez ensuite rejoint le Raja de Casablanca, votre dernier club…
Je rentre d’un stage en sélection. L’Etoile n’allait pas du tout, et j’étais le porte-parole de l’équipe. Les Africains me racontent les soucis, pas de sous, les jeunes en avaient eux aussi. Je vais parler, on convoque le vice-président et je lui fais part de la décision du groupe, de ne pas partir en stage pour protester. Le lendemain, je passe. Pas un joueur au stade : ils étaient tous partis en stage. La faute est retombée sur moi, amende, etc. J’ai été mis à pied. Je crois que j’ai écopé d’une amende de 50 000 dinars. Cela arrangeait bien le club qui me devait justement une prime ! Je n’ai pas déposé plainte. J’ai juste fait constater par huissier. Les gens ne savent pas tout ça, je n’ai même pas réclamé mon dû. J’aurais pu laisser tomber le groupe alors que moi, j’étais payé sans problème alors que mes coéquipiers et surtout les africains du club souffraient. Je suis croyant et je n’ai pas cherché à faire en sorte que les gens sachent tout ça. Dieu seul voit les choses.

Résultat ?
Rebelote ! Cinq mois sans rien faire. Je courais à 22h ou 23h à Sousse. Un jour que j’étais en vacances à Marrakech, et Mohamed Fakhir, mon ancien coach à l’Etoile, m’invite à venir jouer en amical avec le Raja contre l’Atletico Madrid. Il m’a envoyé un chauffeur. Il y avait 100 000 spectateurs au stade. J’ai dit : « je signe tout de suite ! » Je n’avais même pas parlé d’argent. Une semaine après, on a joué le Barça à Tanger. On a passé une année extraordinaire. Au début, j’ai été insulté ici. Les gens disaient « il a 37 ans, on a ramené un vieux ». En plus, je les avais éliminés avec l’Etoile en Coupe d’Afrique. On les a battus en finale de la CAN 2004, je mets le but qui les élimine pour le Mondial 2006, on les élimine encore à la CAN au Gabon…

Etait-ce compliqué pour vous de vous faire une place ?
Je me faisais insulter par mes propres supporters ! Fakhir m’a dit : « Ne t’inquiètes pas, ouldi (ndlr, pn fils en arabe). Je te connais ». Au Raja, j’ai vu arriver les Hafidi, les stars du Maroc. Je courais avant les entraînements, je faisais de la muscu et j’ai fini par gagner le respect de tous. Le jour de mon dernier match à domicile contre Jadida je crois, les supporters ont réalisé un « tifo » de toute la tribune derrière le but, avec mon visage et ils m’ont écrit un message. C’est ma plus belle victoire. On a gagné le titre 2013, lors de l’avant-dernière journée. Quand 100 000 personnes scandent ton nom… J’ai gagné le respect des gens ici. Je n’ai joué qu’un an au Maroc mais les gens viennent m’embrasser sur le front. Chaque séjour au Maroc, je reviens voir mon club, le Raja. Les derbys, je viens. Mon but, c’est d’entraîner un jour le Raja ! Ma vie c’est le foot. J’ai eu des discussions avec Hervé Renard. Je l’ai connu coach en DH en France, il coachait en DH, il avait Boutobba dans son équipe. On s’est ensuite revus à Sochaux. Il m’a dit de commencer par les petits étages. Quand j’ai arrêté en 2013, alors qu’on voulait que je prolonge, j’ai réglé des problèmes familiaux et je suis rentré en France.

Adel Chedli

Adel Chedli



Revenons un instant au CHAN.C’est une compétition que vous appréciez…

Oui, je ne comprends pas que certains dévalorisent cette compétition. Mais quand je vois travailler les gens de la CAF au quotidien… C’est une logistique exceptionnelle. Quand je vois les joueurs ronchonner, je leur dis respectez les gens qui sont autour de cette compétition, qui donnent de leur temps. J’ai laissé mon équipe en France, c’est le seul bémol. Mais c’est très bénéfique pour moi de revoir des gens, d’échanger. Mon club, c’est un esprit familial, le football passion. Le fait de partir quatre semaines, c’est compliqué. Je suis présent sur tous les sites. C’est une grosse compétition le CHAN ! J’ai des souvenirs vivaces de Soudan 2011.

Le Maroc et la Tunisie, l’Egypte et l’Arabie saoudite seront au Mondial en Russie. Comment voyez-vous leurs chances ?
Il y a de gros talents en Tunisie, et je sais que des talents émergeront de partout. Ils se sont qualifiés après un come-back exceptionnel, ils étaient menés 2-0 à Kinshasa par la RDC. Le Maroc avait six points de retard à quelques journées, Tannane loupe le penalty au Mali. Et à l’arrivée, ils se sont qualifiés. Connaissant leur entraîneur, je savais qu’ils le feraient. L’équipe est à l’image de son coach. Mehdi Benatia revient pour lui. Belhanda est en  pleine bourre. Quand la confiance est là entre le coach et les joueurs, c’est parfait.

Et l’Egypte ?


Ils m’ont impressionné lors de la dernière CAN, je les voyais aller au bout. Mohamed Salah, quel joueur ! J’aurais aimé jouer avec lui. L’Egypte, c’est une âme. A la base, c’est Ahly, Zamalek. La Tunisie ça tourne autour de Taraji et l’Etoile. Les choses ont changé depuis 2011, on fait plus confiance aux jeunes du pays, même s’il y a toujours besoin de vieux briscards. »

Propos recueillis par @Fayçal Chehat et @Samir Farasha, à Casablanca