Ibtissam Bouharat a décidé  il y a quelques mois de raccrocher les crampons à 26 ans seulement. Malgré son jeune âge, la native de Londerzeel dans le Brabant Flamand a estimé qu’elle avait fait le tour du football comme joueuse. Professeur de français et de néerlandais dans une école de Casablanca depuis peu, elle reste néanmoins  ouverte à de grandes aventures et à l’écoute de nouvelles propositions. La désormais ancienne internationale marocaine  et ex-star d’Anderlecht et du PSV Eindhoven nous a accordé un entretien exclusif dans lequel elle n’a éludé aucune question. Sur sa carrière professionnelle en club, son poste préféré,  les encouragements de sa famille, les Lionnes de l’Atlas et bien d’autres sujets. Passionnant.

Pourquoi avoir  arrêté votre carrière en pleine maturité, vous n’aviez pas encore 27 ans ? 

En effet, 27 ans c’est un âge ou commence parfois sles plus belles années de football, mais j’ai vécu de très beaux moments et l’occasion s’est présentée pour moi de pouvoir continuer mon chemin dans une nouvelle aventure. Et c’était le bon moment, les dernières années furent très riches et la boucle était bouclée.

 Dans quel état d’esprit êtes vous après avoir pris cette décision ? 

Je suis sereine, une page se tourne mais c’est également l’occasion d’en écrire une nouvelle. Cette décision est le fruit d’une mûre réflexion et cela fait qu’à aucun moment je ne regrette ce choix. Bien entendu les premiers mois sans football sont délicats, sachant que j’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à ce sport, mais je n’ai en aucun cas regretté  ma décision.

Vous étiez milieu de terrain, cela a-t-il  toujours été votre poste de prédilection?  Quelles étaient vos principales qualités ?

J’ai toujours été une joueuse à caractère offensif, je prône le beau football simple. Durant ma carrière j’ai principalement évolué au poste de meneuse de jeu. Faire jouer mon équipe est une de mes principales qualités, à cela s’ajoute une certaine vision du jeu qui permet de trouver des brèches dans les défenses adverses.  Je pense  que le fait d’avoir beaucoup joué au football à l’école m’a apporté une aisance technique supérieure à la moyenne. J’aime apporter un certain équilibre a mon équipe au milieu de terrain.Gagner des duels  et  récupérer les ballons font également partie de mes qualités« 

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Avant de devenir une athlète de  haut niveau et une internationale marocaine, aviez-vous des modèles à ce poste . Chez les femmes, comme chez les hommes …

Sans hésitation, Zinedine Zidane

Auriez-vous aimé intégrer une  grosse écurie européenne, notamment en France, en Allemagne ou en Suède ?  Des regrets ?

J’ai eu l’occasion d’intégrer certaines grosses équipes par le passé, notamment en France, en Angleterre et aux Etats Unis. Mais mes études et ma famille, très importantes pour moi, m’ont en dissuadé. Même si le football féminin est en pleine expansion depuis de nombreuses années, je ne pouvais pas tout miser sur cette profession.  À un moment ou à un autre, une joueuse de football doit faire des choix en fin de carrière et je voulais à tout prix avoir d’autres alternatives dans l’avenir. Et surtout me donner les moyens de me réaliser dans d’autres activités que celle du football. En vérieté, j’ai toujours eu besoin de me nourrir intellectuellement.

 Quelles sont les joueuses d’origine arabe évoluant en Europe, tous pays confondus,  qui vous plaisent ou qui vous ont plu par le passé ? 

Il y a quelques joueuses d’origine arabe qui ont fait ou font de belles choses sur le plan européen ces dernières années. Je pense tout particulièrement à Louisa Necib et Amel Majri. Cependant, il n’y en avait pas tant que ça quand j’ai commencé à jouer. Et même aujourd’hui en Belgique, par exemple,il y a peut-être  au maximum cinq joueuses d’origine arabe.

Quel est votre plus beau souvenir en sélection  et votre  plus grande déception ?

Dans mon parcours international j’ai eu la chance de vivre beaucoup de beaux moments, mais malheureusement également beaucoup de déceptions. L’hymne national avant chaque match reste toujours un moment fort, tout comme marquer un but ou être satisfaite d’une prestation collective. Bien entendu, les défaites sont difficiles à accepter. Durant les sept années ou j’ai fait partie de l’équipe nationale, nous n’avons pas réussi à nous qualifier pour un tournoi majeur. A l’heure du bilan, c’est un gros coup dur. Je pense que la défaite contre le Mali en qualification pour la CAN de 2016 fut l’une des plus amères. Nous avons joué en déplacement sous une chaleur de 40°, nous avons mené durant tout le match avec 15 occasions de marquer et de faire la différence, mais au final nous nous  sommes  contentées d’un nul (0-0). A domicile, deux semaines plus tard, la détermination et l’ envie de gagner des Maliennes  ont fait la différence. In fine, nous avons  perdu le match 1-2, alors que nos qualités techniques auraient pu nous permettre de mener largement.

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Ou situerez-vous les Lionnes de l’Atlas au niveau africain et arabe ? 

C’est assez difficile à dire, car je n’ai pas joué contre beaucoup d’équipes africaines. Quand on regarde les qualités techniques, certaines  de nos joueuses sont bien au dessus de la moyenne africaine. Mais je pense que le plus gros problème de notre équipe se situe au niveau tactique et physique. Les capacités physique des africaines, comme chez les hommes, sont impressionnantes. Et souvent nous n’avons pas pu combler ce manque par notre placement tactique et une intelligence de jeu.

 Existe-t-il des échanges  entre Lionnes et Lions de l’Atlas,  une passerelle, ou bien chacun reste dans son monde ?

Non aucun échange  malheureusement.  J’ai rencontré quelques fois les joueurs expatriés en Belgique, à l’image de  de Mbark Boussoufa ou Nabil  Dirar, mais pas dans le cadre de la sélection marocaine.

En fait on assez au Maroc, le pays arabe que vous connaissez le mieux, pour donner une vraie place au football féminin ?

Je ne pense pas être en mesure de pouvoir évaluer l’investissement de la Fédération au niveau du football féminin. Surtout que si on veut assurer son évolution, c’est par les clubs qu’il faut commencer. Quand j’ai l’occasion, le weekend, je vais voir quelques matches ou entrainements, et, en effet, je constate qu’il reste un réel travail à fournir.

 Que faut-il faire de concret pour booster la  discipline ?

C’est selon moi un gros chantier. Mais comme je viens d’expliquer, je ne suis pas en mesure de dresser un bilan correct.

Ne craignez-vous pas que la pesanteur sociale et religieuse soit un frein à son développement ?

Socialement et religieusement, le peuple marocain a toujours montré qu’il était ouvert et un exemple de développement. Naturellement certaines mentalités sont dures à changer, mais dans l’ensemble la femme à une place importante dans le sport et surtout dans le football féminin. A chacune de nos rencontres au Maroc, j’ai été fascinée  de voir avec quel engouement  nos supporters nous encouragaient.

Lionnes de l'Atlas

Lionnes de l’Atlas

Vous avez dit, en annonçant  votre retraite sportive,  vouloir apporter votre pierre à l’édifice du football féminin au Maroc. Sous quelle forme voyez-vous cette contribution et  la FRMF a-t-elle pris contact avec vous ?

Oui en effet, cela a toujours été l’un de mes projets post-football. En Belgique, j’ai été très active dans le milieu footbalistique et pas seulement en tant que joueuse. J’ai été entraîneure pendant plusieurs années. J’ai travaillé pour la Fédération belge de football en tant que sélectionneur des jeunes filles et garçons pour les équipe régionales.  J’ai également travaillé sur le développement du football féminin aux Pays-Bas avec le PSV Eindhoven à travers différent projets. J’espère pouvoir faire tout autant, si ce n’est plus, ici au Maroc.  Depuis mon retour, je n’ai eu aucun contact avec la FRMF. Cela ne m’empêche pas de réfléchir  à concrétiser d’autres projets de développement du football féminin.

 Qu’est ce qui vous a motivé pour vous installer au Maroc ?

Un rêve d’enfant. Mais également la possibilité de vivre une nouvelle expérience et de m’attaquer à un nouveau challenge.

Nawal El Moutawakil, championne olympique du 400 m haies en 1984, est la sportive marocaine, africaine et arabe  à avoir le mieux réussi sa reconversion tout en restant dans le sport.  Aimeriez-vous  suivre un tel parcours,  ou bien votre projet se situe complètement en dehors du sport ?

J’ai énormément de respect pour Nawal, pas seulement pour ses magnifiques prestations et son palmarès mais également pour le travail qu’elle fournit, pour sa contribution à l’essor du monde sportif féminin au Maroc et  à l’image quelle donne  de la femme marocaine au monde. Je n’exclu pas du tout un avenir dans le monde sportif, même en dehors du football, mais comme je l’ai dit  plus haut, je pense que cela demande un sérieux travail de réflexion. Je ne veux  pas me lancer n’importe comment et me retrouver embarquée dans des projets mal ficelés.

Le choix de pratiquer le football était il une évidence pour vous au départ ou bien y êtes vous tombée par hasard? Racontez-nous ?

J’ai toujours aimé le football depuis que je suis toute petite. C’est un sport où j’arrive à m’épanouir pleinement et que j’aime beaucoup pratiquer. Mes parents étaient contre au début. Ils ont essayé de m’inscrire à tous les sports possibles, mais j’ai continué à insister pour jouer au football. Un jour, nous avions un tournoi de football inter-scolaire, l’école a appelé mes parents pour leur dire de venir regarder un des matches. C’était la première fois que mes parents me voyaient  vraiment jouer, et au cours de cette rencontre j’ai marqué 5 buts. J’étais fière et heureuse. Je courais la tête haute sur le terrain, tellement j’étais contente de la présence de mes  parents. En me voyant jouer, ma mère était tellement émue et heureuse qu’elle en a eu les larmes aux yeux. C’est ce jour-là  que j’ai eu leur bénédiction pour la pratique du foot.

Quel regard portent vos proches et surtout vos parents sur vos talents de joueuse et votre carrière de haut niveau ?

Mes parents ont été mes plus grands fans et ils ont toujours été dernière moi. Avec leur soutien, j’ai pu réaliser de belles choses, même au delà du plan sportif. Mon mari a été plus qu’un simple compagnon durant ma carrière. Il est également joueur de football. Et nous avons cette passion en commun, ce qui fait qu’il ma beaucoup aidé. Il a été mon préparateur physique et mon coach pendant plus de 6 ans. Mon jeu a pris une autre dimension grâce à son travail. Ce qui m’a permis, entre autres, de réaliser un très beau transfert au PSV Eindhoven.

Femme footballeuse ne  vous dispense pas de vous intéresser au foot masculin : avez-vous un club préféré ?

Je n’ai pas de club préféré, mais je m’intéresse beaucoup aux  résultats des matches européens. Le football anglais, espagnol, allemand et néerlandais sont, entre autres, les championnats que j’aime suivre. Depuis mon arrivé au Maroc, j’ai même  pu assister à quelques matches de la Botola Pro.

Une admiratrice d'Andres Iniesta

Une admiratrice d’Andres Iniesta

Quels sont les joueurs dont vous appréciez les qualités techniques et humaines?

Les qualités humaines c’est toujours délicat de les apprécier lorsqu’il s’agit de joueurs que l’on connait pas personnellement. On a l’impression de les connaitre à travers les médias, mais ils ne nous donnent pas forcement toujours la bonne image.  Mais si je dois citer un seul joueur, ce serait l’Espagnol  Andres Iniesta

Si vous devez résumer en quelques phrases ce que vous a apporté la pratique du football de haut niveau  sur le plan de la personnalité…

Enormément ! Le football a fait de moi la femme que je suis.J’ai appris beaucoup de choses dans ce milieu. J’ai appris ce qu’était la rigueur et le dépassement de soi. Ce sont des valeurs qui me servent tous les jours . Et je pense surtout  que je me suis moi même découverte à travers le football.

En dehors du football, quelles sont les autres passions d’Ibtissam ?  Pratiquez vous un art (musique, théâtre…)  en particulier ? Une autre discipline sportive?

J’aime beaucoup la décoration d’intérieur. J’aime également bricoler toutes sortes de choses. Nous allons régulièrement au cinéma et au théâtre. Au Maroc, je découvre même la pratique de la pêche et du surf.

Vos relations personnelles se recrutent-t-elles dans le milieu du football ou dans la diversité sociale ?

Je vise plus la diversité sociale, même si j’ai gardé quelques bon amis dans le  milieu du football.

Le dernier film que vous avez vu et apprécié ?

« The Lost city of Z » Excellent film retraçant l’histoire d’un explorateur anglais à la recherche d’une terre encore inconnue.

 Le dernier livre  que avez lu ou que vous lisez actuellement ?

Je suis en train de lire « Les identités meurtrières » d’Amin Maalouf. 

 La dernière sortie culturelle ou voyage  qui vous a marquée ?

Un séjour à Lisbonne: la beauté et l’histoire de la ville sont impressionnantes.

@Propos recueillis par Fayçal CHEHAT