C’est un jeune pays qui se présente pour la première fois en phase finale de Coupe du monde en juin 1982, avec l’espoir d’être le premier pays du Golfe à écrire un chapitre doré. La réalité sera pourtant toute autre…

 Avril 1981, à Koweit City. La capitale du jeune état pétrolier, indépendant depuis 1961, accueille le groupe 3 du premier tour des éliminatoires asiatiques de la Coupe du monde, programmée dans un an en Espagne. La Corée du Sud, la Malaisie et la Thaïlande ont été conviées pour disputer ce mini-championnat. Elles ne vont pas peser bien lourd face à la sélection du Koweit. C’est que, depuis le 30 septembre 1980, ce pays est champion d’Asie. Oui, champion continental, après sa victoire (3-0) en finale contre la Corée du Sud ! Un sacre décroché à domicile, dans le petit stade Sabah al-Salem (25 000 places), grâce notamment à un doublé de Faisal al-Dakhil. Quatre ans plus tôt, l’équipe était vice championne. L’équipe sera aussi quart de finaliste des Jeux olympiques de Moscou, en 1980. La progression est continue, les ambitions énormes.

 Retour aux éliminatoires. La Thaïlande et la Malaisie ont été respectivement étrillées (6-0) et (4-0). La première place se joue, encore, entre la Corée du Sud et le Koweit. Qui s’impose, comme sept mois plus tôt (2-0). Voici donc cette équipe, championne continentale, qualifiée pour le tour final, qui ne comprend que des cadors. Entendez, la Chine, l’Arabie Saoudite et la Nouvelle Zélande. Cette poule se déroule selon une formule classique de championnat, en matches aller-retour. Le Koweit ne s’incline qu’une fois, et plutôt lourdement, en Arabie Saoudite (0-3). Mais son véritable adversaires, ce sont les « kiwis » néo-zélandais. Ils viennent décrocher un nul au Koweit (2-2) mais perdent chez eux (2-1). Le Koweit boucle, fin 1981, ses éliminatoires à la première place (9 pts) devant les Néo-Zélandais et la Chine (7). Un match d’appui entre ces deux derniers enverra les Kiwis en Espagne, puisqu’une deuxième place est réservée à la zone Asie-Océanie… Le bonheur des Koweitiens est indescriptible. Un an après le titre continental, les voilà prêts à représenter le football du Golfe dans le plus grand tournoi mondial ! Naturellement, et aux yeux du reste du monde, ils apparaissent comme le petit Poucet de cette phase finale, au même titre que le Honduras, le Salvador et même la Nouvelle Zélande.

Angleterre et  France au menu à Valladolid

 Koweit 1082

Koweit 1082

 Mais « al Azraq » (les Bleus) sont une formation disciplinée, placée depuis trois ans déjà sous la responsabilité d’un technicien très expérimenté, Carlos Alberto Parreira. Le Brésilien, au pedigree de vainqueur, est chargé d’emmener cette sélection le plus loin possible et il va s’y employer tout au long des quelques mois de préparation avec notamment une victoire en Coupe du Golfe. C’est à peine si l’enthousiasme des autorités est refroidi par le tirage au sort, qui lui oppose trois adversaires européens : la Tchécoslovaquie, la France et l’Angleterre. Que du lourd. Quand le Koweit débarque en Espagne, l’équipe est au sommet de ses possibilités. Elle démarre le 17 juin au stade José-Zorrilla de Valladolid, face à la Tchécoslovaquie. Nullement impressionnés, Al-Tarabulsi et ses coéquipiers encaissent un penalty de la légende Panenka en première période. Mais, comme c’est souvent le cas, Faisal al-Dakhil sonne la charge et c’est lui qui égalise (57e). Les Koweitiens, surmotivés, décrochent le point du nul (1-1) pour leur premier match de Coupe du monde, qui coïncide, à deux jours, avec la date anniversaire d’indépendance du pays.

 Du coup, la deuxième rencontre contre les Bleus de France prend une autre dimension. Les Français ont été laminés par l’Angleterre (3-1) lors de la première journée et ils sont déjà dos au mur. Le Koweit le sait, et Parreira met en place une stratégie pour empêcher le carré magique des Bleus (Tigana-Giresse-Platini-Genghini) de développer son jeu de passes. Sur le terrain pourtant, la France se balade. Platini en particulier. A la pause, le Koweit accuse déjà un déficit de deux buts (Genghini, Platini). L’arbitre soviétique, Myroslav Stoupar, s’est lui étrangement pris de sympathie pour ce Koweit. En seconde période, il va déclencher une immense polémique. Les Français, qui ont triplé la marque (Six) inscrivent un quatrième but par Giresse mais les Koweitiens se sont arrêtés de jouer, après avoir entendus un coup de sifflet. Qui n’est pas celui de l’homme en noir. Protestations. L’équipe fait mine de quitter le terrain.

  l’incroyable intervention de Cheikh Fahad Al Ahmed Al-Jaber, frère de l’Emir !

Platini auteur du deuxième but face au  Koweit

Platini auteur du deuxième but face au Koweit

Et puis intervient le Cheikh Fahad Al Ahmed Al-Jaber, frère de l’émir du Koweit, patron du comité olympique koweitien. Ce dernier, qui était en tribune officielle, descend sur le terrain ! Du jamais vu. L’arbitre décide d’invalider le but. Fou de rage, Michel Hidalgo, le sélectionneur français, quitte son banc pour protester à son tour. Il sera molesté par la Garde Civile espagnole. Le match, longtemps arrêté, finit par reprendre. Abdullah Al-Buloushi réduit la marque à douze minutes de la fin et l’espoir renaît. Pour quelques minutes seulement puis Maxime Bossis finit par inscrire un nouveau but (4-1). Ce sera le score final.

Pour espérer réaliser l’exploit, il faut maintenant que le Koweit batte l’Angleterre par plusieurs buts d’écart en espérant que la France et les Tchèques fassent match nul. Justement, les deux nations se séparent le 24 juin sur un nul (1-1). Cette fois, le Koweit n’a plus le choix, il lui faut « cartonner » les coéquipiers de Kevin Keegan, ce qui relève du miracle pur et simple. Le match est programmé à Bilbao, dans la « cathédrale » de San Mames. Ron Greenwood dispose de ses cadres du moment, Hoddle, Trevor Francis, Ray Wilkins, Graham Rix et Paul Mariner. Trevor Francis ouvre la marque à la demi-heure de jeu. Le miracle tant espéré a du plomb dans l’aile d’autant que l’Angleterre est solide et ne laisse rien passer. En dépit de leurs efforts remarquables pour une première participation, les Koweitiens vont s’incliner, non sans panache (0-1). Ils auront tenu tête à plusieurs nations historiques du football européen. Et sont entrés dans l’histoire de la compétition, mais pas pour de bonnes raisons, face à la France quand leur plus haut dirigeant s’est présenté sur le terrain… A la suite de cette affaire, l’arbitre soviétique Stoupar, convoqué par la FIFA, sera radié à vie. Il n’exercera plus jamais, pour s’être laissé influencer par une personne extérieure. Les images ont fait le tour du monde et immortalisé un dirigeant, le Cheikh Al-Jaber. Haut gradé dans l’armée koweitienne et patron du comité olympique, ce dernier connaîtra un destin tragique. Lors de l’invasion de son pays par l’Irak, en 1991, il est assassiné dans son palais par les forces irakiennes.

 Quant au Koweit, il se sépare de Carlos Parreira. En 1984, l’équipe remaniée – mais il reste encore les vétérans Al-Buloushi et Al-Dakhil – termine troisième de la Coupe d’Asie des Nations, sous la direction de Ljubisa Brocic. Sur le plan international, en revanche, son tour est passé. D’autres nations, comme l’Arabie Saoudite, l’Irak et les Emirats, vont lui passer devant au plan régional. Elles iront à la Coupe du monde. Le Koweit, lui, après la guerre du Golfe, peinera à retrouver son niveau des années 1970-1980. Il nous reste cependant le souvenir d’une équipe joueuse, un peu trop peut-être, parfois naïve au plan défensif. En définitive, la seule nation arabe qui brilla en 1982 fut finalement l’Algérie. Mais ceci est une autre histoire…

@Samir Farasha