CETTE ANNÉE-LÀ…  Quarante cinq ans après sa création, Ismaïli, le club des « derviches » entre dans l’histoire du football arabe en devenant champion d’Afrique. Récit d’une folle épopée conclue au Caire face au TP Englebert, futur Mazembe

En ces temps-là, le football africain bégayait encore ses premières compétitions. La CAF, instance faîtière de l’Afrique, était née en 1957 et la Coupe des clubs champions, huit ans plus tard. Dès la seconde édition, le Hilal Khartoum (SOUD) atteint les demi-finales d’une épreuve qui ne compte qu’une quinzaine de participants. Les Soudanais sont éliminés par le Stade d’Abidjan, futur vainqueur. L’année suivante, l’Olympic d’Alexandrie (EGY) et le Hilal sont opposés dès le premier tour. Les Alexandrins s’imposent mais chutent en quarts face au puissant Saint-George éthiopien. L’Ittihad libyen, qui est parvenu en quart grâce au forfait du Diamant Yaoundé, se retire avant d’affronter le TP Englebert (futur Mazembe). 1968 est une année charnière pour les représentants arabes du football africain. Les FAR de Rabat, premier club marocain engagé en C1, se hissent jusque dans le dernier carré après avoir écarté les Stationery Stores du Nigeria. Seul le TP Englebert barreront la route aux militaires r’bati. Quant à Al Mourada (SOUD) a chuté en quart.

Quand débute 1969, Soudan, Libye et Egypte (officiellement République Arabe Unie) délèguent chacun un club. Le Maroc, lui, a fait défection. Burri (SOU) est éliminé par le Gor Mahia (KEN) au 1er tour. Al Tahadi de Benghazi (LBY) chute également dès son entrée en lice, face à Ismaïli (EGY), qui lamine un adversaire aux grosses lacunes défensives (5-0, 3-0). Ismaïli est un nouveau venu sur la scène africaine. Il ne doit sa présence dans cette Coupe Kwame Nkrumah que grâce à une dérogation accordée par la CAF. Le championnat égyptien ne s’est pas joué en 1968. En juin 1967, la guerre des six-jours a éclaté et Israël a bombardé la ville d’Ismaïlia, bordée par le Canal de Suez. Joueurs et familles ont fui au Caire et trouvé refuge au Sporting Club de Gezira.

Ali Abu Greisha, héros en herbe…

Créé en 1924 sous l’appellation de Al Nadi Sporting Club, Ismaïli n’est devenu champion d’Egypte qu’au terme de la saison 1966-67, dix-neuf ans après avoir accédé pour la première fois en D1. L’exploit n’est pas mince puisque jamais jusqu’alors le championnat n’avait échappé aux clubs du Caire ou d’Alexandrie. Son héros est un jeune buteur de 19 ans Ali Abugreisha, qui sera sacré meilleure gâchette en 67. Un lien fort unit la famille Abu Greisha à Ismaïli : son père et son oncle y ont joué ; ses frères également.

Pendant la première moitié de la saison, l’équipe a été dirigée par Salah Abu Greisha. Mais après quelques matches peu convaincants, le président, Osman Ahmed Osman, se rend à Londres où il s’adjoint les services d’un entraîneur britannique, Thompson. Ce dernier, associé au coach Salah, termine le travail et décroche ce premier sacre. Pour mener à bien la campagne africaine, Ismaïli se fera prêter quatre joueurs du Ahly cairote. Thompson reparti, l’équipe est dirigée par le bînome Ali Osman-Salah Abu Greisha.

Retour à la compétition. Désormais en quart de finale, Ismaïli retrouve Gor Mahia, tombeur des Soudanais. Les Est-Africains sont expédiés non sans difficulté (3-1, 1-1). Parvenu en demie face à l’Ashanti Kotoko de Kumasi (GHA), un futur lauréat en puissance, les Egyptiens repartent du Ghana avec un match nul encourageant (2-2). Ils s’imposeront d’un seul but au retour (3-2). Voilà comment Ismaïli devient le tour premier représentant du football arabe à se hisser en finale d’une Coupe d’Afrique des clubs, face au TP Englebert (RDC). Un sacré client que celui-là puisqu’il a remporté les éditions 1967 et 1968. Mais les ambitions égyptiennes ne vont pas en rester là.

 

Mis en confiance par sa propension à bien voyager loin de chez lui, le club égyptien se déplace à Kinshasa le 21 décembre 1969 avec la ferme intention de repartir avec un petit quelque chose. A la différence des précédents adversaires d’Englebert, Ismaïli se défend bien. Mieux, il résiste et décroche un match nul problématique pour les Congolais (2-2). La finale retour de cette C1 est programmée quinze jours plus tard, le 19 janvier 1970 ( !) au stade international du Caire. Survoltés, les Egyptiens vont assommer un TP Englebert méconnaissable. Ils s’imposent 3-1 dans un stade plein comme un neuf, on parlera de… 130 000 spectateurs, et 50 000 aux abords de l’enceinte ! Ali Abu Greisha ouvre la marque en profitant d’une mésentente entre Robert Kazadi le gardien et son frère, Albert Tshimen Bwanga (1-0, 31e). Kalonzo égalise pour les Badiangwena à la 52e, mais vingt minutes p

Ali Abu Greisha (numéro 10)

Ali Abu Greisha (numéro 10)

lus tard, Katumba fauche Abu Greisha dans la surface. L’ailier droit Sayed Abdelrazek, dit Bazooka, donne l’avantage aux Derviches sur penalty (2-1, 70e). Ismaïli s’accroche et bénéficie d’un coup franc indirect sur une erreur du gardien Kazadi. Abu Greisha transmet à Bazooka : 3-1 (87e). « Au coup de sifflet final, une marée humaine envahit le terrain, submerge les vainqueurs aux cris de « Nasser ! Nasser ! », racontera plus tard notre regretté confrère Faouzi Mahjoub. Le lendemain, le président égyptien Gamal Abdel Nasser reçoit au palais de Kouba le trophée Kwame Nkrumah »

L’exploit d’Ismaïli est unique : l’équipe n’a perdu aucun match, et elle a su faire fi d’un contexte politique difficile puisque en 1969, l’Egypte est en conflit contre Israël. Quant à son buteur Ali Abu Greisha, il a inscrit huit buts dans la compétition sur les 22 de son club. Il précède ses coéquipiers Sayed « Bazooka » (6 buts), Amiro (4), Hindawy (2) ainsi que Anoos et Senary (1). L’équipe, organisée dans un 4-2-4 équilibré et efficace, s’appuie aussi sur son gardien international Hassan Mokhtar et son capitaine et défenseur Mimi Darwish. Au cours de l’édition suivante, Ismaïli, sera renforcé par des joueurs issus des autres clubs réduits à l’inactivité puisque le championnat est alors suspendu pour plusieurs saisons : débarquent les internationaux Taha Basri (Zamalek), Hani (Ahly), Farouk Essayed (Olympic Alexandrie) ainsi que le trio de Tersana, Hamalawi, El Khalil et Abu El-Ezz. Il se taillera encore un chemin jusqu’en demie. Mais l’équipe s’inclinera lors d’un duel revanche contre le Kotoko de Kumasi. Les Derviches vont peu à peu rentrer dans le rang au cours des années 70 et 80 où le Ahly et Zamalek s’installent durablement au sommet du football égyptien et continental. Le club ne refait surface qu’en 1991 où il devient champion 24 ans après. En 2000, il remporte sa 2e Coupe nationale et atteint la finale de la défunte Coupe de la CAF. De nouveau roi d’Egypte en 2002, il accède à la finale de la désormais Ligue des champions d’Afrique en 2003 mais chute face à Enyimba (NGA). Le club, qui fut entraîné une demi-saison par le Français Patrice Neveu (2007) est aujourd’hui dirigé par un certain Ahmed Hossam « Mido ».

 

@Samir Farrasha